LE DEBAT IVOIRIEN

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Affaire d’Etat / Après son renvoi du Gouvernement… Alain Lobognon renaît à l’Assemblée Nationale et à Fresco

AlainLobognon1Affaire d’Etat / Après son renvoi du Gouvernement… Alain Lobognon renaît à l’Assemblée Nationale et à Fresco

Expressément, reprenons, reformulée, la thématique contenue dans le titre : Affaires d’Etat en Côte d’Ivoire : Est-ce un mythe ou un tabou ? Ou quelques soubresauts de réalité ! Puisqu’en Côte d’Ivoire, de telles affaires s’estompent assez rapidement…

 

Qu’est-ce qu’une affaire d’Etat?

La question ne cesse de tarauder notre esprit depuis un certain temps, depuis de nombreuses années devrait-on dire – après le fameux et rocambolesque scandale des «18 milliards de l’Union Européenne» jusqu’à la dernière crise des «Momonseurs » (encore !?)  au ministère des Sports ivoirien – qui est celle-ci : Comment un scandale devient-il une affaire d’Etat? C’est donc autour de cette interrogation que, puisque nous n’en avons pas la réponse, nous voulons bâtir un ensemble d’autres (questions) pour nous inviter tous – et objectivement selon nos sensibilités – à donner du contenu à la notion d’«Affaire d’Etat ».

Si pour scandale, notre dictionnaire nous permet de savoir avec beaucoup de satisfaction qu’il s’agit d’une « affaire grave, impliquant et/ou compromettant des personnalités importantes, qui secoue et indigne l’opinion publique » – et là nous sommes tentés de penser à un acte contraire à la morale -, et que la notion d’Etat renvoie à la « nation soumise à un gouvernement et à des lois communs » ou « une communauté soumise à un gouvernement et à des lois communes au sein d’une nation», il est particulièrement moins verbeux sur l’expression « Affaire d’Etat ». Nous en aurons juste tiré qu’il s’agit de  « tout ce qui concerne l’Administration et le Gouvernement des choses publiques ». Mais tiens, ça peut nous aider! Comment (au moins) une affaire grave qui implique et compromet des personnalités importantes parce qu’en charge de l’administration et de la gouvernance de la chose publique, peut ne pas indigner l’opinion publique ?

 

Lobognon rejeté par ci, «rattrapé» par là!

Notre ex-ministre de la Jeunesse, des Sports et Loisirs, est sorti toute honte bue du Gouvernement. Mais attention, n’applaudissez pas si vite! Comme Bictogo sorti du Gouvernement tout en se voyant attribuer après des tâches importantes comme la présidence du Comité d’organisation de l’investiture du candidat unique du RHDP le 25/4 dernier, le cas Alain Lobognon n’a pas failli à la règle. Car en plus d’avoir été choisi  comme le Directeur de campagne de Ouattara pour le compte du RHDP à Fresco, depuis quelques semaines, le nom de l’ex-ministre des Sports, l’Honorable Lobognon Alain Michel autour de qui tout le monde est « Momonseur », retentit dans l’appel nominal à l’Assemblée Nationale. Peut-être une renaissance comme un bouclier, au doux nom d’«immunité parlementaire» !? (Nous y reviendrons, promis !). Enfin « wait and see », disent les Anglais ; notre pays surprend si souvent le monde ! Bref, les exemples sont légion…

 

Des exemples d’une dubitative réalité

Notons que dans l’entendement commun de l’Ivoirien, il existerait quelques affaires dites d’Etat, et non des moindres. Fameux et rocambolesque, le scandale des “18 milliards de l’Union Européenne” a été une affaire d’Etat, à l’ère de la présidence Henri Konan Bédié.

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Le scandale de détournement de fonds dans la filière café-cacao sous Laurent Gbagbo a été l’une des plus grosses affaires d’Etat.

Récemment, après les fluctuations des prix du carburant, on nous annonçait l’augmentation très prochaine de celui de l’électricité. Cela a été une autre affaire d’Etat, puisque le Président Alassane Ouattara, au regard des murmures des Ivoiriens, s’est vu obligé d’en dire un mot. A-t-il été convainquant? Toujours est-il qu’il s’est rendu compte de l’impopularité et l’inopportunité de cette décision qui somme toute ressemblait à celle d’un Gouvernement qui voulait se saborder. Décision qui reste et demeure une escroquerie morale des populations pauvres (dites joliment et par euphémisme “à faible revenu”, pour ne pas choquer qui ?) qui paieront d’une manière ou d’une autre.

L’affaire des « primes impayées» des Eléphants footballeurs  a agité notre pays pendant quelques semaines et continue d’alimenter l’actualité. Ce scandale, pris très au sérieux, est devenu une affaire d’Etat puisque le Président de la République himself, pour la deuxième fois en quatre ans de gestion du Pouvoir – puisqu’en 2013, un certain Adama Bictogo avait aussi été emporté par les odeurs puantes du fric détourné des victimes de déchets toxiques – est monté au créneau pour chasser (provisoirement ou définitivement?) un autre «Momonseur » nommé Alain Lobognon, ministre des Sports, de son Gouvernement ;  sur la base de «choses concrètes » selon le ministre Koné Bruno Nabagné, porte-parole du Gouvernement. On dit que notre Président est enfin en train de retrouver ses reflexes des années 90, mais trop lentement…

 

De nombreux scandales, tous différents et identiques…

Les scandales se succèdent de plus en plus, se ressemblent parfaitement dans leur différence, mais n’émeuvent personne. Ceux qui peuvent en parler le font par petits comités, comme un tabou…

Des marchés ou contrats obtenus grâce au reversement de pots-de-vin à des hauts cadres d’entreprises ou à des hommes politiques. D’autres qui auraient été systématiquement surfacturés. De l’argent sorti de la poche…pardon, de la caisse publique pour des besoins personnels ou pour donner satisfaction aux envies capricieuses de ministres…

De mémoire d’«Eléphant», on peut citer :

l Le contrat gré à gré signé par Kandia Camara avec son camarade de parti (RDR), propriétaire de Celpaid pour les inscriptions en ligne des élèves de Côte d’Ivoire. Combien gagnent-ils?

l En novembre 2011, plus d’une fois, les rassemblements du FPI ont été réprimés par les inconnus cependant parfaitement connus ; portant de sérieux coups à la démocratie et à l’Etat de droit. Le pouvoir et l’opinion publique se sont murés derrière un silence solidement coupable. Aucun débat ne s’en suivra !

l Dans le Nord de notre pays, y règne sans partage un certain Fofié Kouakou, un gouverneur d’un autre Etat à l’intérieur du même Etat de Côte d’Ivoire. Mais personne ne dit mot!

l Henriette Dagri Diabaté, la Grande chancelière de notre pays, s’est déplacée pour aller en France où elle a pratiquement décoré tout le monde, des gens parfaitement détachés des affaires de la Côte d’Ivoire. Pour exemple, elle a fait du Préfet de police de Paris, Michel Gaudin, Commandeur de l’Ordre National. On ne sait pour quelle raison. On aurait été Français qu’on en ferait un débat national, même après coup.

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l Qui ne se souvient encore de l’affaire «un ascenseur spécial pour un homme spécial» ?  Affectueusement appelé « Photocopie », le frangin de notre Président a fait installer un ascenseur dans le bâtiment de deux étages où se trouve son bureau au palais présidentiel. Le coût ? 71 mille Euros – environ 47 “petits” millions de francs CFA – pris dans la poche des Ivoiriens. Pour gagner six (6) secondes, si l’on compare à celui qui prend l’escalier. La suite ? Rien du tout !

l L’affreux partage fait par les services de Kandia Camara (encore!) des 6000 francs de droit d’inscription / réinscription dont 800 vont on ne sait où ; et qui, entassés, font environ 3,2 milliards par année scolaire. C’est ça la réforme émergente?

l Dans la nuit de passage de 2012 à 2013, des feux d’artifice provoquent une soixantaine de morts au Plateau à Abidjan. Le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité promet les résultats de l’enquête pour dans 72 heures. La suite, c’est peut-être demain.

l Le phénomène d’enlèvements et d’assassinats des enfants et de personnes adultes, a fait plus d’une vingtaine de victimes. Qui est derrière cette histoire ? Pour la réponse, attendez !

On ne pourra pas ressasser tous les exploits réalisés par les serviteurs de l’Etat sous le règne de notre Président.  Les scandales font peut-être désormais partie du quotidien des Etats modernes, et en cela, il faut le dire honnêtement, notre pays n’est exceptionnel en rien. Par contre, ce qui choque, c’est le traitement qu’on en fait. C’est le fait que dans notre pays, de tout temps, les autorités – du Président de la République au plus petit détenteur d’une parcelle de pouvoir dans l’organisation étatique – se comportent de manière à convaincre les plus caciques d’entre elles et même leurs inconditionnels partisans, que la célébration de l’impunité a atteint le summum irréversible.

 

La Justice est-elle (devenue) schizophrène ?

Par son mutisme,  la Justice se fait-elle complice voire coupable des hauts faits des hommes-bas de nos Etats? Ailleurs, dans les pays dits de grande démocratie que nos politiciens aiment bien citer en exemple, la Justice ne fait aucun cadeau aux voleurs des deniers publics.  Avez-vous entendu parler du scandale du Watergate ? C’est une affaire aux multiples ramifications qui a commencé en 1972 avec l’arrestation, à l’intérieur de l’immeuble du Watergate, de cambrioleurs dans les locaux du Parti démocrate à Washington. Les investigations menées par des journalistes et le Sénat américain ont fini par lever le voile sur des pratiques illégales de grande ampleur au sein même de l’Administration présidentielle. En 1974, cette affaire a abouti à la démission de Richard Nixon, alors Président des Etats-Unis d’Amérique.

Au Brésil, le scandale Petrobras a sérieusement fragilisé le pouvoir. Le Parquet a demandé à la Cour suprême d’ouvrir une enquête sur 54 personnes listées, dont des hommes politiques en cours de mandat.  En Italie, depuis quelques mois, l’affaire d’un vaste système de corruption autour de l’attribution des marchés publics d’EXPO 2015 a été dévoilée. Sept personnes dont des politiques, des entrepreneurs et des dirigeants de l’événement ont été mises en examen. Le scandale pris très au sérieux est devenu une affaire d’Etat puisque Matteo Renzi s’est rendu en urgence à Milan. Des mesures de contrôle renforcé ont été urgemment prises.

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En France, le documentaire de Laurent Mauduit et Thomas Johnson, intitulé « Tapie et la République, autopsie d’un scandale d’Etat », permet de comprendre l’affaire de l’arbitrage Crédit lyonnais-Adidas : de l’achat d’Adidas par Bernard Tapie en 1990, jusqu’à sa revente à un groupe d’investisseurs qui comptaient le Crédit lyonnais et l’homme d’affaires Robert Louis-Dreyfus. Diffusé sur France 5 et Francetv info, ce documentaire décortique un des plus importants scandales d’Etat de la Ve République pour lequel Bernard Tapie et cinq autres personnes sont mis en examen pour « escroquerie en bande organisée ». La Justice soupçonne un détournement de fonds publics atteignant 405 millions d’euros.

Enfin et toujours en France, il y a l’affaire Bettencourt depuis 2010. La justice qui suit cette histoire hors norme multiplie les décisions, et Nicolas Sarkozy peut en dire un mot.

Les Ivoiriens qui sentent depuis des décennies les effets de la crise économique que traverse le pays, et qui ne sentent pas encore ceux de la croissance économique de leur Premier ministre, regardent d’un œil critique, notre société  en pleine involution, de surcroit, meurtrière. Les scandales qui y prolifèrent sont si choquants ! Il y règne un grave phénomène que Aimé Césaire appelle la « fabrication des hommes jetables » tant ceux qui occupent les postes de responsabilité nous ont convaincu qu’ils détruisent nos biens communs plus qu’ils ne nous rendent service.  Des systèmes de corruption autour de l’attribution des marchés publics sont révélés par la presse en général et particulièrement « L’Eléphant » ; des personnes ont directement été visées et citées dans ces affaires de corruption d’ampleur, mais jamais elles n’ont été inquiétées ou mises en examen par la Justice. Pour l’affaire des « Momonseurs » de primes, la demande officielle de l’ouverture d’une enquête et les premières arrestations viennent confirmer le tour politique du scandale qui prend désormais les traits d’une affaire d’Etat. Plusieurs personnalités politiques pourraient être visées, avec  interruption de leurs mandats, voire des peines de prison.

Si tant est que notre Président qui a la chance d’avoir en face une opposition affaiblie et fragilisée par les divisions internes et les guerres intestines et de positionnement, retrouve ses reflexes des années 90, il devrait courageusement se débarrasser des collaborateurs corrompus ou voleurs qui l’entourent – et Dieu seul sait combien sont-ils -, et qui noient dans le fleuve torrentiel de leurs magouilles, ses actions, ses efforts et ses initiatives de bonne gouvernance pour lesquels il voyagent tant à nos frais.  Sinon, on a entendu dire que les mêmes causes produisent (souvent) les mêmes effets ! A bon entendeur, scandale !

THIERRY LEES, in L’Eléphant déchaîné n°368

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