Par Marc Antoine Perouse de Montclos
Kenya, Nairobi, mi-1998
« Je suis dans un garage de la zone industrielle de Nairobi en train de faire réparer ma Mitsubishi, une vieille Pajero achetée d’occasion à une commerçante somalienne. Une très mauvaise affaire. Je me suis déjà ruiné en diverses réparations et le diagnostic du garagiste indien est sévère. Quand soudain on entend une formidable explosion, un bruit d’une intensité que je n’avais jamais connue, même en écoutant les orgues de Staline en train de pilonner Mogadiscio.
Maroc, Marrakech, mi-2018, vingt ans plus tard…
J’ai été invité à une conférence intitulée : « après Daech ». La rencontre est organisée par une ONG émiratie appelée « Croyants sans frontières ». Tout un programme ! Je ne connais personne mais cela fait partie des surprises du métier de chercheur. Il m’est arrivé de me retrouver à présenter mes recherches dans un temple protestant à Paris ou dans la cathédrale d’Anvers, coincé entre l’archevêque d’Abuja et un émir enturbanné du Bauchi. On ne sait jamais d’avance qui on va rencontrer.
À Marrakech, il y a très peu d’universitaires. L’assemblée est surtout composée de responsables des services de renseignements et d’anciens djihadistes qui ont été libérés après être passés par la case prison. L’un d’eux, Nabil Naïm Abdel Fattah, se présente comme un ami personnel d’Oussama Ben Laden et un des cofondateurs du Djihad égyptien.*
Il fit sept ans de prison pour s’être associé aux terroristes qui assassinèrent le président Anouar el-Sadate lors d’un défilé militaire au Caire en 1981. Relâché en 1988, il s’empressa ensuite de partir en Afghanistan, d’où il dirigea le Djihad égyptien et supervisa sa fusion avec al-Qaïda. L’histoire est désormais connue. Nabil Naïm l’explique à sa manière : « La formation d’al-Qaïda est née de la rencontre sur le front afghan des idéologues égyptiens et des financiers saoudiens. » Les uns apportaient les idées ; les autres, le pétrole et l’argent de la fortune personnelle d’Oussama Ben Laden.
De retour au Caire en 1991, Nabil Naïm fut de nouveau arrêté et détenu, cette fois pour une période beaucoup plus longue. Il dut attendre les printemps arabes et la chute du raïs égyptien pour être libéré en 2011. Ayant définitivement renoncé à la violence, il a depuis lors lancé une formation politique qui a participé à l’élection présidentielle de 2012. Son nom sonne comme un oxymore : le parti islamique du Djihad démocratique ! Nabil Naïm n’en demeure pas moins un fervent admirateur d’al-Qaïda.
Lorsque les Égyptiens veulent se faire prendre en photo devant un de ces véhicules, je ne peux m’empêcher de me joindre à la scène. Bien entendu, l’agent de faction ne sait rien de l’identité des « touristes » qui se pavanent à côté de son fourgon. C’est vers moi qu’il se dirige pour me demander d’éliminer la photo que je viens de faire avec mon téléphone. « Il est interdit de photographier les véhicules de police, m’explique-t-il. C’est permis seulement pour les monuments. »
J’obtempère et supprime la photo compromettante. Mais la scène a arraché un sourire à Nabil Naïm. Dans le car qui nous ramène à l’hôtel, il accepte enfin de me parler. Une de nos accompagnatrices fait la traduction. Nabil Naïm m’apprend qu’en Afghanistan il a bien connu Ali Amin alRashidi, le chef d’état-major d’al-Qaïda et le planificateur des attentats contre l’ambassade américaine à Nairobi.
Ironie de l’histoire, Ali Amin al-Rashidi est finalement mort noyé dans un accident de ferry sur le lac Victoria le 12 mai 1996. Dans la structure combattante d’al-Qaïda, il a alors été remplacé par un autre membre du Djihad égyptien, Abdallah Ahmed Abdallah, lui-même un ancien joueur de football. Mais Ali Amin al-Rashidi avait déjà eu le temps de mettre en place tout le dispositif destiné à commettre un gigantesque attentat contre l’ambassade américaine à Nairobi.
À l’époque, explique Nabil Naïm, Oussama Ben Laden était retranché dans les montagnes afghanes. Quand il a cherché quelques volontaires pour aller au Kenya commettre l’attentat préparé par Ali Amin al-Rashidi, 200 hommes se sont aussitôt présentés à lui. Il n’a eu que l’embarras du choix. L’attaque a eu lieu exactement huit ans jour pour jour après le débarquement de troupes américaines sur la « terre sainte » d’Arabie saoudite lors de la première crise du Golfe, en 1990.
Pour Nabil Naïm, l’attaque visait surtout à « venger 1,6 million d’enfants morts du fait de manque de soins à cause de l’embargo américain contre l’Irak de Saddam Hussein ». La question me brûle les lèvres. Le monde est vaste. Pourquoi frapper en Afrique ? Pourquoi à Nairobi plutôt qu’à Colombo, à Paris, à Beyrouth ou à Bogota ? La réponse de Nabil Naïm coule de source, si l’on peut dire : « Parce que c’était facile ! Le Kenya est un pays très corrompu. Depuis Port Soudan, il fallait transporter 10 tonnes d’explosifs. La TNT a été cachée dans un chargement de 400 tonnes de sucre. Pour passer la marchandise, les organisateurs de l’attentat ont simplement versé des bakchichs aux douaniers et aux militaires kenyans. C’est beaucoup plus facile qu’en Europe. Il y a moins de contrôles. »
Or c’est dans les situations de tensions et de vides politiques que les « terroristes » prospèrent. La leçon doit être retenue pour le Mali comme pour l’ensemble des pays sahéliens, y compris dans le nord du Nigeria où, le 26 août 2011, les hommes de Boko Haram ont réussi à attaquer les Nations unies jusque dans la capitale Abuja en soudoyant les forces de l’ordre pour franchir les barrages de police avec leurs explosifs… »
