Recrutement dérogatoire des personnes en situation de handicap : la visite médicale, un véritable moment de peine et de souffrance physique intense –  Reportage

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Endurance, fatigue physique, douleur, manque de sommeil, risque d’agression, faim, soif et surtout patience. Telles sont, entre autres, les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes non voyantes, malvoyantes, handicapées psychiques, albinos, handicapées motrices, personnes de petite taille, sourdes, malentendantes et bègues durant la période de la visite médicale liée au recrutement dérogatoire de la fonction publique coordonnée par Direction de la Promotion des Personnes Handicapées.

ecrutement dérogatoire des personnes en situation de handicap; Ledebativoirien.net

Les 31 octobre et 1er  novembre, à Yopougon, à l’Institut ivoirien pour la promotion des aveugles (INIPA), ont été des journées particulièrement éprouvantes.

Pour nous, il s’agissait à la fois de satisfaire à cette étape obligatoire afin de bénéficier de la discrimination positive accordée aux personnes en situation de handicap, mais aussi de réaliser un reportage visant à vérifier les nombreux témoignages déjà relayés sur les effets de la fatigue extrême imposée aux candidats durant cette phase décisive pour accéder à la fonction publique ivoirienne.

Une arrivée à l’aube, un décor déjà alarmant

Le ciel est encore sombre lorsque nous arrivons aux environs de 6 h 05 ce mardi à l’entrée de l’INIPA. Dès les premières minutes, l’atmosphère est lourde. Après l’obtention du reçu d’inscription d’un montant de 13 000 francs CFA qui fait de chaque candidat un postulant déclaré, la visite médicale constitue la seconde étape obligatoire. Une étape redoutée.

Près de 1 200 personnes en situation de handicap, venues de différents districts du pays, sont attendues à l’INIPA pour la certification et la constatation de leur handicap… par un seul médecin spécialiste. À 6 h 10, à peine le grand portail franchi, un vigile vêtu d’une chemise jaune et noire et d’un pantalon gris nous indique la direction à suivre.

recrutement dérogatoire des personnes en situation de handicap; Ledebativoirien.net

Le spectacle qui s’offre alors à nous est saisissant. À 6 h 12, plus de 300 personnes handicapées sont déjà présentes, en attente d’inscription sur des pré-listes.

Mille et une questions nous traversent l’esprit : À quelle heure ont-elles quitté leur domicile ? Habitaient-elles toutes Yopougon ? Comment ont-elles affronté les risques d’agression ?

Des témoignages indiquent que certains ont dormi sur place, tandis que d’autres sont arrivés dès 3 heures du matin, dans l’espoir d’être parmi les premiers inscrits afin d’éviter la bousculade et surtout le risque de ne pas être reçus.

Une attente éprouvante, une organisation fragile

Sous deux bâches, des personnes handicapées sont assises sur des chaises blanches ou dans des fauteuils roulants. D’autres, debout, s’appuient sur des béquilles en bois ou en métal. Certains sont assis à même le gazon. D’autres encore se dirigent vers le préau jouxtant la salle destinée à la prise de photos.

Plusieurs candidats sont accompagnés de parents. Toutes les personnes présentes ce matin-là sont de nationalité ivoirienne, âgées de 18 à 45 ans, avec des niveaux d’études allant du CEPE au doctorat.

La bousculade pour figurer sur les pré-listes

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Lorsque les pré-listes sont ouvertes, une bousculade s’ensuit. Impossible d’organiser des rangs. Chacun tente de se faire enregistrer. Des cartes nationales d’identité sont brandies. Un volontaire handicapé commence à noter les noms sur une feuille arrachée d’un cahier. Le vacarme est assourdissant.

Certains, déjà fragilisés par leur handicap, luttent pour ne pas tomber. Selon Y. O., amputé du bras droit :« Personne ne peut être privilégié ici, car nous sommes tous déséquilibrés. »Une question s’impose alors : pourquoi aucune force de l’ordre n’est-elle présente pour assurer l’organisation et la sécurité de ces personnes vulnérables, exposées depuis l’aube aux risques d’agression ?

La tension monte avec l’annonce des quotas

La distribution des fiches médicales devient le point de rupture. Seules 150 fiches sont prévues pour la journée pour les handicapés moteurs. En moins de trente minutes, les dernières fiches disponibles sont distribuées. De nombreuses personnes, pourtant présentes depuis 5 ou 6 heures du matin, sont contraintes de repartir.

L’annonce suscite colère, incompréhension et détresse. Certains candidats arrivent encore à 7 h 30, épuisés par de longues heures de marche. D’autres, informés tardivement par téléphone ou via des groupes WhatsApp d’associations, repartent aussitôt. Un handicapé chute lors d’une bousculade à l’entrée du préau. La situation devient critique.

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Selon R. K., malvoyant :« Nous sommes tous dans le même cas. Si nous ne sommes pas reçus, nos dossiers seront incomplets et nous serons éliminés. C’est très difficile. » Face aux protestations, Mme Konan annonce que les candidats non reçus devront revenir le lendemain, jour férié, avec la promesse d’une prise en charge.

Ce mercredi 1er   novembre : l’épreuve recommence

Le lendemain, nous arrivons à 3 heures du matin. Sur le trajet, nous croisons déjà des personnes handicapées marchant dans l’obscurité ou poussées dans des fauteuils roulants par des proches. À 3 h 32, devant le portail encore fermé de l’INIPA, une vingtaine de personnes attendent. À 4 heures, elles sont une cinquantaine, tandis que certains ont passé la nuit à l’intérieur.

La fatigue est extrême. Un seul WC est disponible. L’accès aux toilettes de l’administration est parfois autorisé, mais les conditions restent inadaptées et humiliantes pour des personnes à mobilité réduite.

Enfin, la délivrance

Aux environs de 6 heures, nous parvenons à être installés sous une bâche. Les mêmes scènes de la veille se répètent. Cette fois, notre arrivée très matinale nous permet d’obtenir la précieuse fiche. Après de longues heures d’attente, ce n’est qu’à 16 h 15 que nous sommes enfin reçus par le médecin spécialiste, lui-même handicapé moteur, contraint de consulter à lui seul plus de 1 000 personnes entre 6 jours.

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De 3 heures du matin à 17 heures, cette journée aura été éprouvante pour tous : personnes en situation de handicap, médecin, agents administratifs et accompagnateurs. Malgré la fatigue accumulée, les agents ont fait preuve de patience, de compréhension et parfois même d’humour, un effort qui mérite d’être salué. Il est 17 h 20 lorsque nous quittons les lieux, laissant derrière nous de nombreuses personnes encore en attente.

Nous repartons cependant avec de nombreuses questions sans réponses. Pourquoi les frais liés au recrutement dérogatoire des personnes handicapées à la fonction publique ne sont-ils pas gratuits ? Comment des personnes en situation de handicap, parfois sans abri ou sans ressources stables, peuvent-elles réunir 13 000 francs CFA pour les frais de dossier et 5 000 francs CFA pour la visite médicale ? Le regard fixé vers le ciel, une voix nous interpelle : « Frère, bonne chance à nous. » Nous répondons simplement : « Amen. ».

Ledebativoirien.net

Christian Guehi Hervé (Journaliste culturel et critique d’art)


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