Spécial Niger : « La France paie 60 ans d’interventionnisme…remettre en selle Bazoum suppose…le temps joue… »-Frédéric Lejeal

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Spécial Niger-Entretien. Spécialiste des questions africaines, Frédéric Lejeal décrypte pour Le Point Afrique la crise qui se joue actuellement entre la France et les putschistes au Niger. Le bras de fer qui oppose depuis un mois les putschistes nigériens à la France a atteint son paroxysme avec l’ultimatum de 48 heures adressé à l’ambassadeur Sylvain Itté, prié de quitter Niamey avant dimanche soir. Paris refuse de rappeler son ambassadeur, affirmant que les putschistes n’avaient pas la légitimité pour l’exiger. La France ne reconnaît pas le régime issu du coup d’État et réclame la libération du président Bazoum et son retour au pouvoir.

Spécial Niger : « La France paie en boomerang 60 ans d’interventionnisme…remettre en selle Bazoum suppose…le temps joue… »-Frédéric Lejeal LEDEBATIVOIRIEN.NET

Pendant ce temps, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) poursuit ses initiatives diplomatiques en attendant de trancher sur les contours d’une intervention militaire pour rétablir l’ordre constitutionnel. Le journaliste Frédéric Lejeal, auteur du livre Le Déclin franco-africain. L’impossible rupture avec le pacte colonial (L’Harmattan, 2022), réédité plus tôt en mars 2023, décrypte les tenants et aboutissants d’une guerre des nerfs qui n’est pas sans rappeler combien les enjeux vont bien au-delà du Niger.

En effet, le renversement du président Mohamed Bazoum, le 26 juillet dernier, a ouvert une période d’instabilité pour toute la sous-région ouest-africaine, y compris sur le plan sécuritaire.

Le Point Afrique : Le bras de fer entre la France et le Niger a atteint son paroxysme ces derniers jours alors que la junte qui a pris le pouvoir à Niamey exige le départ de l’ambassadeur de France. Cette demande est-elle légale et dans quel cadre s’inscrit-elle ?

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Frédéric Lejeal : Ces tensions font suite au coup d’État contre Mohamed Bazoum, le 26 juillet. Elles sont allées crescendo à mesure que Paris a marqué sa volonté de ne pas reconnaître cette junte emmenée par le général Abdourahamane Tiani, patron de la garde présidentielle depuis 2011, et de ne donner suite à aucune de ses sollicitations ou décisions. Il est important de rappeler ici que le président Bazoum n’a toujours pas démissionné officiellement.

Niamey souhaite, entre autres, remplacer l’actuelle ambassadrice du Niger en France, Aïchatou Kané Boulama, une figure de la galaxie du président renversé dont le fils, DG de la Poste nigérienne, société d’État, a été arrêté début août. La diplomate est donc toujours en place avec l’assentiment de Paris. Ce qui déplaît.

Le renvoi de l’ambassadeur de France au Niger, Sylvain Itté, participe par ailleurs de la radicalisation de la junte, appuyée par une frange de l’opinion publique nigérienne, envers la présence française dans le pays, notamment militaire. Sur le fond, il est tout à fait possible à un État de renvoyer un ambassadeur. On l’a vu récemment au Mali avec l’expulsion de Joël Meyer, en janvier 2022. Il s’agit d’une décision évidemment lourde de sens et de conséquences dans la relation entre deux pays.

À supposer que Niamey décide d’expulser Sylvain Itté, il faudrait pénétrer dans l’enceinte de l’ambassade de France en violation de tous les traités internationaux.

La France, par la voix du président Macron, a redit avec force qu’elle maintenait l’ambassadeur Sylvain Itté à son poste et qu’elle ne reconnaissait pas les nouvelles autorités de Niamey. Jusqu’à quand ce bras de fer peut-il durer ? Quelles peuvent être les conséquences pour Paris et la junte, si M. Itté venait à être expulsé du pays ? Quel pourrait être l’avenir des liens diplomatiques entre les deux États et surtout le devenir de la présence française sur le sol nigérien ?

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Lors d’une conférence à Paris, le 28 août, le président Emmanuel Macron a effectivement réexprimé tout son soutien au diplomate tout en soulignant qu’il resterait en fonction. À supposer que Niamey décide d’expulser Sylvain Itté, il faudrait pénétrer dans l’enceinte de l’ambassade de France en violation de tous les traités internationaux, en particulier la Convention de Vienne.

Ce genre d’action est très rare, d’autant que le diplomate est sous la protection de forces spéciales. La plus connue concerne l’ambassade des États-Unis en Iran, en 1979. Si, toutefois, une telle action devait advenir, que ce soit de la part de la junte ou de la foule, nul doute qu’elle provoquerait une rupture des relations diplomatiques et de fortes réactions, y compris au niveau européen. Des voix radicales se lèvent pour imposer un black-out à cette chancellerie en la privant d’approvisionnement en eau et en électricité. En attendant, la France campe sur ses positions. Seuls un revirement d’instances comme la Cedeao sur ce dossier ou la démission du président Bazoum pourraient faire bouger les lignes.

La prochaine étape, c’est le départ des militaires français du Niger ?

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Pour l’heure, il n’a pas été demandé, bien que plusieurs acteurs de la société civile ou des coalitions comme M62, le mouvement né de la décision du président Bazoum d’accueillir le dispositif post-Barkhane en 2022, poussent à ce scénario.

La junte a également dénoncé des accords de coopération militaire avec la France, qui dispose actuellement de 1 500 hommes. On peut supposer qu’une demande de retrait des forces françaises sera la prochaine étape. Le mode opératoire de la junte est calqué sur les situations malienne et burkinabé, et semble suivre un scénario déjà éprouvé dans ces deux autres pays sahéliens désormais eux aussi dirigés par des putschistes.

Les militaires nigériens veulent frapper fort pour deux raisons : d’une part, aller dans le sens d’une partie de l’opinion pour asseoir leur légitimité et, d’autre part, gagner en popularité et incarner une sorte de rupture avec ce qu’ils considèrent comme les stigmates du néocolonialisme français. Symboliquement, la présence militaire française participe de ce rejet bien au-delà de la lutte antiterroriste.

La France peut-elle maintenir ses bases au Tchad, mais aussi dans les autres pays africains, en Côte d’Ivoire, au Gabon, ou au Sénégal ou faut-il seulement analyser la situation uniquement dans le contexte du Sahel ?

La France, plus que tout autre pays, se trouve exposée en raison précisément de sa forte empreinte militaire. La situation est même inédite. C’est la seule ancienne puissance coloniale européenne à « quadriller » le continent africain à travers plusieurs bases prépositionnées allant du Sénégal à Djibouti en passant par le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Tchad ; de nombreux accords de coopération militaire ou des Opérations extérieures (« Opex ») sur le modèle de Barkhane.

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Depuis les indépendances, on totalise près de soixante-dix opérations ou interventions militaires de Paris sur ce continent. En 2011, il n’y a pas si longtemps, les soldats français intervenaient à Abidjan à l’arme lourde. Qu’il soit légitime ou non, ce militarisme apparaît pour beaucoup de jeunes Africains totalement anachronique et assimilé à une force d’ingérence, voire d’occupation. Avec le franc CFA, la charge symbolique reste extrêmement forte.

Allié à l’échec relatif de la lutte contre les groupes djihadistes, il produit énormément de frustrations et de ressentiment. Des émeutes contre la présence militaire française se sont produites au Sénégal mais aussi au Tchad. En juin dernier, Emmanuel Macron a reconfiguré ce dispositif de manière à le rendre plus discret et plus souple.

Mais cela reste très insuffisant. À Paris, on peine à comprendre que les opinions publiques s’attachent au symbole auquel renvoie cette présence. Il serait dans l’intérêt de la France, qui a longtemps joué les « gendarmes » au sein de sa zone d’influence, de se retirer sur ce plan au profit d’un soft power économique plus efficace. Un discours stigmatisant sur la façon dont les Africains doivent vivre, combien d’enfants ils doivent faire, quel régime politique ils doivent adopter, etc.

Comment comprendre ce qu’il se passe actuellement au Niger et pourquoi et comment la France est-elle devenue la cible principale des manifestants et des militaires alors que le Niger a de multiples partenaires comme le Chine, les États-Unis, l’Allemagne et bien d’autres ?

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Dans cette crise multifactorielle qui se joue au Sahel, zone la plus pauvre au monde, la France est au centre des critiques pour les raisons évoquées plus haut mais aussi parce que, plus globalement, elle paie en boomerang soixante ans d’interventionnisme en Afrique, d’ingérence politique, souvent pour installer voire préserver des régimes autocratiques conformes à ses intérêts, une monnaie directement issue de la période coloniale ou encore un discours stigmatisant sur la façon dont les Africains doivent vivre, combien d’enfants ils doivent faire, quel régime politique ils doivent adopter, etc.

La plupart des autres pays que vous évoquez n’ont ni ce récit ni de passé colonial ou s’en sont largement détachés à l’instar du Portugal, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni. D’autres partenaires comme la Chine n’ont pas du tout la même approche et valorisent d’ailleurs l’absence de passé colonial. Du temps de l’ex-URSS, la Russie a financé et appuyé de nombreux mouvements de libération, à commencer par l’ANC de Nelson Mandela. Tout ceci parle aux jeunes générations.

Pressée par la volonté de faire les « Africains à son image », la France se comporte, inversement, en moralisatrice. Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en juillet 2007 n’en est que la caricature. Et de cela, les Africains francophones ne veulent plus. Il faut dire également que Paris joue comme le miroir de l’Occident dans cette zone et de valeurs qui sont contestées sous le poids grandissant de la religiosité, du populisme et des fondamentalismes.

Beaucoup de jeunes Africains, tout comme certains États (Cameroun, Sénégal…), ne se retrouvent pas dans l’homosexualité et le mariage entre homosexuels par exemple. Ils contestent par ailleurs ce qu’ils considèrent comme des pressions sur les musulmans, en France. En mars 2004, Niamey avait d’ailleurs connu des manifestations antifrançaises après l’adoption de la loi contre le port du voile à l’école.

Tous ces facteurs expliquent que le récit d’un Vladimir Poutine surfant sur ce qu’il nomme la « décadence » de l’Occident trouve un certain écho chez beaucoup d’Africains. Enfin, une frange de Nigériens ne comprend pas le double discours de Paris qui valide un coup d’État au Tchad après la mort d’Idriss Déby Itno, en avril 2021. La France joue gros. À supposer qu’elle apporte son aide, ne serait-ce que financière ou logistique, à une opération militaire visant à restaurer le président Bazoum, cela ne manquerait pas d’attiser son rejet au Sahel.

Paris soutient aussi la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) dans toute action y compris militaire pour rétablir l’ordre constitutionnel au Niger, à quel prix ?

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Après le basculement du Mali, du Burkina Faso, mais aussi de la Guinée, sous le joug militaire, la France soutient la Cedeao pour tenter de stopper cette théorie des dominos, sachant que les contestations se font par ailleurs entendre du côté des populations tchadiennes, qui reprochent à Paris son soutien au régime de Mahamat Idriss Déby. Et ce d’autant que l’organisation sous-régionale joue elle-même sa survie sur ce dossier. La France joue gros. À supposer qu’elle apporte son aide, ne serait-ce que financière ou logistique, à une opération militaire visant à restaurer le président Bazoum, cela ne manquerait pas d’attiser son rejet au Sahel.

On a vu des images de Nigériens manifester leur soutien aux putschistes et par la même occasion exprimer une certaine hostilité envers la France, sans qu’on ait des chiffres officiels, quelle est aujourd’hui la part de réalité sur ce sentiment antifrançais dont il est tant question…

Elle est difficile à évaluer. Il y a un désir de France de la part de nombreux Africains mais surtout une remise en cause évidente et globale de sa politique africaine. Cela peut se comprendre à l’aune de son passé, qui n’a pas toujours été glorieux. Tant s’en faut. Mais cette défiance émane aussi de très nombreux activistes, figures de la société civile dont certains sont en service commandé. Une frange de l’opinion publique africaine a fait de l’Hexagone le bouc émissaire de tous les maux. Ces populations veulent passer à autre chose.

Tourner la page de cette relation jugée étouffante et ouvrir l’horizon à d’autres partenaires. Ce que l’on constate néanmoins est que le tissu des entreprises hexagonales n’est guère inquiété et adapte ses dispositifs. Bien que les dessertes d’Air France soient stoppées, on ne note, pour l’instant, aucun impact sur les activités d’Orano (ex-Areva) au Niger alors que cette entreprise est au centre des critiques.

Quel avenir pour les pays d’Afrique de l’Ouest, ce coup d’État à Niamey peut-il marquer un tournant pour la région ?

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Ils sont clairement divisés au sein de la Cedeao entre les partisans d’une action forte (Nigeria, Côte d’Ivoire, Sénégal…) et un bloc de pays hostiles et soudés autour d’une lecture panafricaine. On ne voit guère comment cette organisation pourrait se relever d’une non-intervention et, en même temps, on voit difficilement comment elle pourrait intervenir.

Remettre en selle Mohamed Bazoum suppose une opération au sol avec le déploiement de forces spéciales et de centaines d’hommes, et un assaut sur la présidence avec tous les risques que cela comprend. Le temps joue donc en faveur de la junte. Ce qui est remarquable est que la logorrhée antifrançaise fait totalement disparaître les questions sécuritaires des écrans radars. Une situation favorable aux groupes djihadistes. Mi-août une vingtaine de soldats ont été tués lors de la pire attaque en territoire nigérien.

Ledebativoirien.net-(avec LePoint.fr-par Viviane Forson)

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