Le capitaine Traoré-président de la transition burkinabé: un jeune homme dépassé par la fonction ?

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Les pouvoirs se succèdent, la situation du pays reste la même

OUAGA
Le Capitaine Ibrahim Traoré dans les tous premiers jours de sa prise du pouvoir. Il se couvrait alors la face à l’image du Colonel Assimi Goita

Depuis qu’il a renversé le Lieutenant-Colonel Paul Henri Damiba, le jeune Capitaine Ibrahima Ibrahima n’a pas vraiment fait des prouesses à la tête de l’Etat burkinabé. Comme son prédécesseur, il est incapable de miracles.

Les pertes de l’armée, et les massacres de population se sont intensifiés, et beaucoup de villes sont aujourd’hui soumises à un blocus des djihadistes.  L’opinion publique réalise que le départ du président Roch Marc Kaboré n’était pas la solution, cela d’autant plus que les libertés commencent à être restreintes comme au Mali voisin.

Le 27 avril 2023, suite à une attaque dans l’Est du pays, l’armée burkinabè annonçait le bilan comme suit : 33 soldats tués, 12 blessés, et « plusieurs soldats qui manquent à l’appel ». Cette formule vague et imprécise permet à l’armée de cacher ses pertes réelles. A cela il faut ajouter l’attaque du 16 Avril avec 06 soldats tués, celle du 17 Avril dans l’extrême Nord où une quinzaine de soldats perdirent la vie, et la terrible attaque de Déou le 20 Février, où l’armée a communiqué un « bilan provisoire » de 51 soldats tués, alors que des sources concordantes ont évalué les pertes à « plus d’une centaine » de soldats.

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Le Capitaine Traoré lors de sa longue interview du 05 Mai. Après la succession de plusieurs attaques, il entendait dire aux Burkinabés qu’il « tenait fermement la barque« 

On ne va pas reprocher à l’armée burkinabè de cacher ses pertes, tout le monde en ferait pareil. On le voit en Ukraine. Seulement la fréquence des attaques résulte de la dramatique impuissance du pouvoir du Capitaine Traoré.

En six mois la situation s’est beaucoup plus dégradée  que sous celle de son prédécesseur, Paul Damiba. On notera également que sous celui-ci, la situation s’était également  plus dégradée que sous Roch Kaboré. D’un régime à l’autre, le pouvoir se délite, la situation devient plus confuse, car il faut tout reprendre en plaçant ses hommes aux postes clés, et cela crée un flottement. Six mois après son putsch, le régime du jeune Capitaine Ibrahim Traoré continue de flotter. Les Burkinabés sont aujourd’hui résignés, ayant perdu toute illusion dans les capacités du pouvoir. Pouvait-il en être autrement ?

Le capitaine Traoré est  juste un jeune homme de 34 ans propulsé par les événements à la tête d’un pays dans une situation complexe. Commander un régiment est une chose, être à la tête d’un pays en est une autre. Comme son prédécesseur qui avait cru la tâche « facile », et évidente, il est à son tour incapable de mettre fin à la spirale des pertes.

L’espoir suscité à sa prise du pouvoir, relève d’un lointain passé. Face à l’accélération des attaques depuis le mois de Février, le pouvoir devait prendre des « décisions chocs »  pour ne pas donner l’impression qu’il est impuissant. Ainsi a-t-il décrété « l’Etat d’urgence » le 30 mars, puis la « mobilisation générale » le 19 Avril dernier. Mais les contours de ces annonces restent pour le moment flous, et les Burkinabés attendent dans une certaine anxiété le contenu de ces décisions, redoutant par-dessus toutes les réquisitions dont les médias se font l’écho.

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Plus de 90 000 vdp sont engagés aux côtés de l’armée régulière. Une future menace pour la stabilité du pays ? Armer les civils est-elle la solution face aux djihadistes ?

Dans un exercice de communication, le capitaine Traoré a accordé une longue interview à deux journalistes de la chaîne publique burkinabè, le 05 Mai dernier.

On a vu quelqu’un de posé, réfléchi et cohérent. Evidemment l’entretien a été préparé par les services de communication de la présidence, les journalistes ont survolé les questions « gênantes » pour se concentrer sur celles où il était à son aise, et dans une certaine mesure, l’homme a sorti son épingle du jeu en donnant l’image de quelqu’un qui « est aux commandes ».

Maintenant on attend de voir la suite, ce qui va se passer sur le terrain, car la sérénité qu’il a affichée contraste avec ce que vit la population. Le pays donne nettement l’impression de ne pas être gouverné, la situation sécuritaire n’a jamais été aussi dégradée depuis 2015.

Une stratégie à hauts risques pour le futur

Dans l’entretien, le Capitaine Traoré a semblé miser toutes ses cartes sur les volontaires pour la défense de la patrie (vdp ), ces civils qui combattent aux côtés de l’armée. Pour lui seule la combativité prime, « on n’a pas besoin de savoir lire et écrire pour être vaillant ». Ainsi 90 000 vdp sont actuellement engagés aux côtés de l’armée !!! Hum…..hum…. Comment ne pas penser au Soudan quand on entend ces chiffres. Les Forces de soutien rapides (FSR ) qui combattent en ce moment l’armée soudanaise, sont des supplétifs ayant combattu au Darfour.

Évalués à 100 000 hommes, les FSR n’ont pas été dissoutes et ont gardé un commandement unifié propre, distinct de l’état-major. La crise actuelle était donc latente. Plus aguerries, plus aptes au combat, l’armée soudanaise ne parvient pas à les mater malgré l’emploi d’hélicoptères, de chars et de l’artillerie. La montée en puissance des vdp peut représenter un danger potentiel, le jeune capitaine semble ne pas en être conscient.

D’autre part, dans le cadre de la « mobilisation générale », chaque village pourra s’organiser pour assurer sa sécurité. Ce qui revient à dire que les villageois seront autorisés à porter des armes. Là encore c’est une stratégie à haut risque. Toutes ces armes pourront-elles un jour être retirées des mains des civils ? Pourra-t-on un jour dissoudre les vdp  ou ces milices qui vont se créer dans les villages ? La sécurité sera-t-elle forcément mieux assurée parce que chaque burkinabè portera une arme ? Les exactions ne vont-elles pas se multiplier ? La stratégie du jeune capitaine Traoré a tout d’une fuite en avant. Manifestement il est en train de semer les graines d’un désordre futur.

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La Brigade d’Intervention Rapide en patrouille dans les rues de Ouaga. Une unité d’élite mise en place par le Capitaine Traoré, pour « protéger » son régime selon certains, pour « combattre efficacement  » les djihadistes selon d’autres

Sur le plan économique,  les nouvelles autorités ont créé en Janvier 2023, le Fond de Soutien Patriotique (FSP ), avec pour objectif une mobilisation de 100 milliards de FCFA sur l’année 2023, pour équiper et assurer le salaire des vdp. Ce fond devrait être alimenté par une contribution volontaire des citoyens et des entreprises.

Au 31 mars, 7 milliards avaient été mobilisés, un bilan d’étape jugé « satisfaisant » par le pouvoir. En réalité, l’argent est venu de la première brasserie du pays. Seul 5% du total mobilisé provenait des citoyens. Après l’abandon de l’idée d’un prélèvement obligatoire sur les salaires, le gouvernement a décidé d’instaurer des taxes pour alimenter le FSP, au grand dam des consommateurs.

La Brigade d’Intervention Rapide ( BIR) : la « garde prétorienne » du régime ?

Le pouvoir a mis sur pied en Novembre, une unité d’élite, la Brigade d’Intervention Rapide (BIR), censée intervenir rapidement dans les combats. En six mois, l’unité a eu peu d’effets. En revanche, elle est citée dans le massacre du 20 Avril dans la localité de Karma, où 147 civils, hommes, femmes et enfants ont été exécutés à bout portant.

L’indignation est internationale, même la CEDEAO demande des « explications ». Pour les autorités burkinabés il faut  » laisser l’enquête situer les responsabilités « , un langage diplomatique pour dire que l’affaire est déjà « close ». La BIR est vue comme une « garde présidentielle » qui ne dit pas son nom. Basée dans la capitale, elle serait chargée de la protection du régime, du fait de la défiance qui persiste avec les hauts gradés burkinabés.

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Camps de réfugiés burkinabés à la frontière ivoirienne.

Pour mémoire, le putsch du jeune capitaine résulte d’une situation survenue dans le feu de l’action. Venu avec son régiment d’artillerie prêter main-forte aux soldats qui s’étaient mutinés le 30 Septembre dernier, il s’est vu proposé par les mutins de prendre la tête de l’Etat, le palais de Kossyam  (siège de la présidence) ayant été déserté par le Lieutenant-Colonel Paul Damiba.

Il s’est alors proclamé président de la transition. Mais sitôt l’Etat-Major indiquait dans un communiqué « que la démarche du capitaine Traoré était précipitée, les discussions se poursuivaient ». Deux jours de confusion ont suivi avant que l’Etat-major  « n’accepte implicitement » le nouveau pouvoir. Et depuis, la défiance persiste.

Concernant le recours à la milice Wagner, le capitaine Traoré dès le départ annonçait vouloir « diversifier » ses partenaires. Il s’est rapproché du Mali. Il a demandé la fermeture de la base de Komboisin où stationnaient  400 militaires français. Mais depuis, les choses en sont restées là. Point de wagner au Faso. La milice s’est-elle montrée peu intéressée ? Manque-t-elle d’hommes vu son engagement en première ligne en Ukraine ? Le capitaine Traoré redoute-t-il un isolement politique et  économique de la part de la CEDEAO, à l’instar de celui imposé au Mali ? A-t-il finalement jugé que l’armée burkinabè pouvait s’en sortir seule ? Le flou persiste encore.

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Le Capitaine Ibrahim Traoré dans les tous premiers jours de sa prise du pouvoir. Il se couvrait alors la face à l’image du Colonel Assimi Goita

Enfin lors de sa longue interview du 05 Mai, si le capitaine Traoré s’est félicité de l’excellence des rapports du Burkina avec tous ses voisins, il n’ a pas fait la moindre allusion au don d’équipements militaires d’une valeur de 2,3 milliards de FCFA offerts gracieusement par la Côte d’Ivoire en Mars dernier.

Pas plus qu’il n’a remercié ce pays pour l’accueil de 8 000 réfugiés burkinabé en début d’année, réfugiés pour lesquels le gouvernement ivoirien  a dû débloquer en urgence 3 milliards de FCFA pour la prise en charge, sans attendre l’intervention du HCR.

Par Douglas Mountain-Le Cercle des Réflexions Libérales

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