Inédit dans Cedeao : « Jeu de dupes sénégalais » F. M. Bally

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 Le Sénégal tourne en rond et évolue dans un brouillard politique épais. Et dans ce cercle vicieux, Macky Sall pratique une politique, qui s’apparente étrangement à celle de la terre brûlée.

Si le chef de l’État sénégalais déclare officiellement qu’il est « pressé de partir » de la tête de l’État à la date d’échéance du 2 avril 2024, c’est mieux pour miner le terrain de sa succession.

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De guerre lasse, il a renoncé à un troisième mandat sous la poussée de l’opposition. Et pour cela, il a rendu la monnaie de la pièce à Ousmane Sonko, son principal adversaire, qui a organisé des manifestations tournant à l’émeute pour le dissuader de briguer un mandat illégal.

Ce dernier paiera le tribut de sa farouche résistance. Son parti, le PASTEF, a été dissous; son bras droit, Bassirou Diomaye Faye, secrétaire général de l’ex-PASTEF, a été aussi arrêté et les deux sont embastillés. Et si Sonko est déclaré inéligible, la candidature de Faye a été validée.

Mais la situation sur le terrain politique, confuse, reste hors du contrôle de Macky Sall. Il a alors tenté un coup d’essai à l’odeur suffocante du coup d’État constitutionnel et du saut dans l’inconnu.

Par décret n°2024-106 du 3 février 2024, le président sortant abrogeait le décret n°2023-2283 du 29 novembre 2023 portant convocation du corps électoral pour l’élection présidentielle du 25 février 2024. Le 5 février, « sous la force des baïonnettes », il croyait conclure l’essai quand l’Assemblée nationale a adopté le report du scrutin.

Mais le Conseil constitutionnel a remis les pendules à l’heure. Il annulait, le 15 février, toutes les mesures prises pour demander la tenue du scrutin querellé dans les meilleurs délais; la date du 25 février, compromise, n’étant plus tenable.

C’est alors que, beau joueur, le président sénégalais prend aussitôt acte de la décision du Conseil constitutionnel qu’il s’est engagé à exécuter. Ayant plus d’un tour dans son sac, il va effectuer slaloms et débordements, se dribbler lui-même tout en gardant le ballon à l’effet de pêcher en eau trouble. Pour gagner du temps, il convoque un dialogue politique pipé et verrouillé, qui sera boycotté par l’opposition, une partie de la société civile et la quasi-totalité des 20 candidats retenus pour la présidentielle.

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Cette instance milite néanmoins pour la prorogation du mandat présidentiel: elle propose la tenue du premier tour de l’élection le 2 juin, exactement deux mois après la fin officielle du quinquennat de Macky. Pis, elle ne reconnaît pas l’irrévocabilité des décisions du Conseil constitutionnel: elle demande l’intégration, sur la liste des candidats, de Karim Wade, ex-ministre d’État surnommé « ministre du ciel et de la terre » quand il cumulait, sous la présidence de son père Abdoulaye Wade, les portefeuilles de la Coopération internationale, de l’Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures.

Dans le jeu de dupes, Macky Sall est passé à la vitesse supérieure pour davantage brouiller toutes les pistes. Après la libération de certains prisonniers politiques, il a concocté un projet de loi d’amnistie pour viser trois résultats politiques, couvrant la période de février 2021 à février 2024: d’abord, effacement de toutes les infractions criminelles et correctionnelles; ensuite, disparition de toutes les déchéances exclusives, des incapacités et privations de droit; et enfin, remise totale de toutes les peines principales, accessoires et complémentaires.

Ainsi, les verrous seront levés. Et en poussant le Conseil constitutionnel dans ses derniers retranchements ou le mettant devant le fait politique accompli, Karim Wade, qui est en réalité au centre de toutes ces manœuvres politiques en cours, pourrait donc pouvoir se retrouver sur la liste des candidats après avoir été éliminé pour sa double nationalité. De même, Ousmane Sonko deviendrait, lui aussi, éligible pour une « présidentielle inclusive » et exceptionnelle.

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Dans le tour de passe-passe qu’il orchestre assez habilement, le chef de l’État du Sénégal saisit, cette semaine même, deux institutions pour exercer sa manipulation « à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ». D’un côté, le Conseil constitutionnel pour avis sur la patate chaude du dialogue politique. De l’autre, l’Assemblée nationale pour l’adoption du projet de loi portant amnistie, qui divise largement classe politique et opinion.

Au moment où l’opposition politique a porté plainte en France contre Macky Sall et soumis à la CPI une demande d’enquête pour « crimes contre l’humanité » contre le chef de l’État, des membres de sa famille et du gouvernement, des responsables de l’appareil sécuritaire, cette démarche est décriée. Des organisations de défense des droits de l’homme, dont Amnesty International, l’ont condamnée, l’assimilant à une « licence accordée à l’impunité ».

La partie est cependant loin d’être jouée. Et le silence de la CEDEAO est devenu assourdissant. Après avoir mollement réclamé, par acquit de conscience, le respect du calendrier électoral, elle est désormais motus et bouche cousue alors qu’un vide constitutionnel tend les bras aux Sénégalais, qui se battent entre eux, à huis clos.

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F. M. Bally

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