Résolution des Crises-Geoffroy Julien Kouao alerte : « Faut- il désespérer de la CEDEAO ? Vers l’implosion ? »

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Résolution des Crises-A l’observation, nous sommes, en Afrique de l’ouest, dans la grande saison des coups d’Etat. De 2020 à 2023, nous avons assisté à deux coups d’Etat au Burkina Faso, deux aux Mali, un en Guinée Conakry et un au Niger. Une performance de six pronunciamientos en trois ans, soit deux coups d’Etat par an, c’est-à-dire un coup d’Etat chaque six mois. Une belle contre-performance démocratique. Mais pourquoi les militaires sortent-ils des casernes pour s’installer dans les maisons présidentielles ?

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Deux réponses, le refus de la démocratie et la problématique sécuritaire. La démocratie rime au rythme de l’alternance politique. Celle-ci est consacrée par les lois fondamentales des Etats de l’Afrique de l’ouest à travers le principe de la limitation des mandats présidentiels à deux. En Guinée Conakry, la cause principale du coup d’Etat du 5 septembre 2021 est le troisième mandat du président Alpha Condé.

Après deux mandats de 2010 à 2020, le président guinéen a modifié la constitution pour briguer un troisième mandat contre l’avis de la majorité de la population guinéenne. Onze ans plutôt, au Niger, Mamadou Tandja était renversé par les militaires, un an après avoir modifié la constitution pour briguer un troisième mandat. En octobre 2014, la chute de Blaise Compaoré, par une insurrection populaire, faisait suite à une modification constitutionnelle votée par le parlement pour permettre au président du Burkina Faso d’être à nouveau candidat, après 27 ans de pouvoir sans partage.

Au Sénégal, tout récemment, le président Macky Sall montrait son intention de briguer un troisième mandat. Les émeutes de Dakar l’ont contraint à renoncer à son ambition de présidence à vie. De ce qui précède, le refus de l’alternance politique est une des causes explicatives des coups de force politiques en Afrique occidentale et même au-delà. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika démissionne le 2 avril 2019 sous la contrainte de la rue algérienne.

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Au pouvoir depuis 20 ans, le vieux président, à la santé fragile, veut briguer un cinquième mandat, après avoir modifié la constitution algérienne. Le 25 mars 2013, en République centrafricaine, le président François Bozizé prend la fuite devant l’avancée des hommes de la Séléka, la rébellion armée, dirigée par Michel Djotodia. La modification, un an avant, de la constitution pour permettre à Bozizé de briguer un troisième mandat, avait soulevé le mécontentement de la population.

A l’analyse, le troisième mandat est un mandat de trop

 L’autre fait explicatif des coups d’Etats, en Afrique occidentale, est la question sécuritaire. L’impuissance des mesures de lutte contre le terrorisme, dans le Sahel, est la raison principale de la chute des régimes civils d’Ibrahim Boubacar Keita au Mali et de Roch Christian Marc Kaboré au Burkina Faso. C’est aussi, la cause indirecte du coup de force contre Mohamed Bazoum. Quand celui-ci a affirmé la supériorité des forces terroristes sur les forces républicaines du Niger, l’armée s’est sentie insultée et humiliée.

Vers l’implosion de la CEDEAO ?

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Le coup d’Etat du 26 juillet 2023 au Niger risque certainement d’entraîner l’implosion de la CEDEAO. L’organisation sous-régionale est profondément divisée. D’une part, trois Etats dirigés par des militaires, la Guinée Conakry, le Mali et le Burkina Faso soutiennent les nouvelles autorités de Niamey. D’autre part, certains Etats dirigés par des régimes civils tels que la Côte d’Ivoire, le Nigeria, le Bénin, le Ghana et le Sénégal reconnaissent toujours Mohamed Bazoum comme étant le président légitime du Niger.

Entre les deux camps opposés, on a des Etats qui observent et refusent de prendre position. Ce sont le Togo, le Libéria, la Sierra Léone, la Gambie, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert. Dans tous les cas de figure, en optant pour l’option militaire à sa première rencontre de crise, la CEDEAO a commis une grande maladresse de management politique. Certes, les protocoles additionnels de 2019 et autres autorisent le recours à la force militaire en cas de rupture constitutionnelle ou de menace démocratique, mais le statut fondateur de la CEDEAO préconise une échelle graduelle de sanctions préalables.

D’abord, la suspension de l’Etat concerné des instances de l’organisation, ensuite, des sanctions économiques et enfin, en cas d’échec de la diplomatie, le recours à la force. Dans le cas du Niger, la CEDEAO a, d’emblée, brandi l’usage de la force. Cette maladresse est le fait du dilettantisme du président en exercice, le nigérian Bola Tinubu qui vient à peine de succéder à Mohamed Buhari.

Qui est pro-coup d’Etat et qui est anti-Coup d’Etat ?

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Par ailleurs, certains analystes politiques font une classification entre les personnalités pro-coup d’Etat, et celles qui seraient contre les coups d’Etat. Cette typologie ne résiste pas à la réalité des faits. Les postures des Etats ou des personnalités dépendent des intérêts qu’ils défendent. Le président français qui condamne le coup de force au Niger a reçu à l’Elysée, le président de la transition Tchadienne qui est arrivé au pouvoir, en 2021, par un coup d’Etat.

Mohamed Bazoum, aujourd’hui victime de coup d’Etat, est celui qui a organisé des manifestations de soutien aux militaires qui ont renversé le président Mamadou Tandja en 2010. Mohamed Bazoum a défendu, sur le perron de l’Elysée, la pertinence du coup d’Etat au Tchad. En Côte d’Ivoire, en 1999, toute la classe politique, sans exception, a salué, le coup d’Etat du général Robert Guei contre Henri Konan Bédié.

De ce qui précède, ce sont les circonstances politiques et conjoncturelles qui déterminent les prises de position des acteurs politiques ou étatiques face à un coup d’Etat.

 L’équilibre de la peur

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Le Niger et le Nigeria sont deux Etats siamois. Ils portent le même nom et partagent une frontière commune de 1500 km, soit la distance Abidjan-Bamako. Les deux Etats ont le même peuple, le même groupe ethnique : Le Haoussa. Dix-sept millions de locuteurs au Niger, cinquante-cinq millions au Nigeria. C’est donc, le même Etat, gravitant autour du fleuve Niger, que les anglais et français ont divisé pour des intérêts impérialistes.

Aujourd’hui, le jeu de positionnement des acteurs de la crise nigérienne montre éloquemment qu’ils ont tous peur. D’abord, les Etats de la CEDEAO qui condamnent le coup d’Etat et soutiennent l’intervention militaire au Niger. Ces Etats dont la Côte d’Ivoire, le Nigeria, le Sénégal et le Nigeria ont peur. Si le coup d’Etat est acté et consommé à Niamey, à qui le tour, la prochaine fois ?

Ensuite, on a les Etats de la CEDEAO qui soutiennent les autorités nigériennes. Ce sont la Guinée, le Burkina Faso et le Mali. Conakry, Ouagadougou et Bamako ont peur. Elles ont peur de la chute du régime militaire de Niamey. Parce qu’après le Niger, la CEDEAO ne s’arrêtera pas au bord du fleuve Niger. Elle voudra rétablir l’ordre constitutionnel dans tout l’espace CEDEAO. A qui le tour prochain ?

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Quant à la France, elle a également peur. Si Paris perd le Niger, elle perd tout le Sahel. La France n’aura plus de matières premières bon marché pour alimenter son industrie. L’Union européenne a peur. Si les troupes françaises, allemandes et italiennes quittent le Niger, l’Europe ne pourra pas contenir le flux important de migrants clandestins qui viendront de l’Afrique.

La Libye est un Etat failli, la Tunisie refuse de coopérer avec l’Europe sur la question migratoire. Le Niger constitue une digue qui ne doit pas céder. Et l’Occident ? Lui aussi est gagné par la peur. Si les militaires étatsuniens, français et allemands quittent le Niger, Al Qaïda et l’Etat islamique ont un espace territorial pour mieux déployer leur capacité de nuisance.

Chassés du moyen orient, le Sahel est un espace idéal, pour des raisons sociologiques, pour les mouvements terroristes qui ont pour principal cible l’Occident. La Russie, l’autre puissance étrangère présente au Sahel, a peur. Moscou sait très bien que, si la CEDEAO et l’occident réinstallent Mohamed Bazoum à Niamey, ils reprendront Conakry, Ouagadougou et Bamako. Ce sera la fin du groupe paramilitaire Wagner, le bras armé de la fédération de Russie, dans le pré-carré français.

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C’est dans ce contexte que Niamey forme un nouveau gouvernement de 21 membres. La CEDEAO réagit en activant sa force en attente. C’est du classique. En politique, toute action appelle une réaction. Le Niger a agi, la CEDEAO a réagi. A l’observation, chacun des acteurs protège ses intérêts, exclusion faite de ceux des populations et ce sur l’autel de la démocratie. Les Etats engagés dans la force militaire de la CEDEAO vont-ils informer, avoir l’autorisation de leurs parlements ?

La CEDEAO pourra-elle agir sans le feu vert des Nations-Unis ? La force en attente de la CEDEAO peut-elle agir sans l’aide directe ou indirecte des forces occidentales ? La Russie de Vladimir Poutine va-t-elle rester sans réagir ? Cette guerre est-elle celle des africains ou celle des puissances mondiales ? Ne sommes-nous pas dans l’exemple parfait de la guerre hybride ? L’Afrique ne sortira-t-elle pas de cette crise affaiblie ou de plus en plus inféodée aux puissances impérialistes ?

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Geoffroy-Julien KOUAO- Politologue et Essayiste.

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